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mercredi 9 septembre 2020

Robert Brasillach (1909-1945), "Mon pays me fait mal", extrait des "Poèmes de Fresnes" - 18 novembre 1944

Mon pays m’a fait mal par ses routes trop pleines,
Par ses enfants jetés sous les aigles de sang,
Par ses soldats tirant dans les déroutes vaines,
Et par le ciel de juin sous le soleil brûlant.

Mon pays m’a fait mal sous les sombres années,
Par les serments jurés que l’on ne tenait pas,
Par son harassement et par sa destinée,
Et par les lourds fardeaux qui pesaient sur ses pas.

Mon pays m’a fait mal par tous ses doubles jeux,
Par l’océan ouvert aux noirs vaisseaux chargés,
Par ses marins tombés pour apaiser les dieux,
Par ses liens tranchés d’un ciseau trop léger.

Mon pays m’a fait mal par tous ses exilés,
Par ses cachots trop pleins, par ses enfants perdus,
Ses prisonniers parqués entre les barbelés,
Et tous ceux qui sont loin et qu’on ne connaît plus.

Mon pays m’a fait mal par ses villes en flammes,
Mal sous ses ennemis et mal sous ses alliés,
Mon pays m’a fait mal dans son corps et son âme,
Sous les carcans de fer dont il était lié.

Mon pays m’a fait mal par toute sa jeunesse
Sous des draps étrangers jetée aux quatre vents,
Perdant son jeune sang pour tenir les promesses
Dont ceux qui les faisaient restaient insouciants,

Mon pays m’a fait mal par ses fosses creusées
Par ses fusils levés à l’épaule des frères,
Et par ceux qui comptaient dans leurs mains méprisées
Le prix des reniements au plus juste salaire.

Mon pays m’a fait mal par ses fables d’esclave,
Par ses bourreaux d’hier et par ceux d’aujourd’hui,
Mon pays m’a fait mal par le sang qui le lave,
Mon pays me fait mal. Quand sera-t-il guéri ?

Robert Brasillach (1909-1945), extrait de "Léon Degrelle et l'Avenir de Rex" - 1936


Et déjà, c'est la fin. Déjà Léon Degrelle salue, la foule s'écrie « Rex vaincra », et il se précipite au dehors, on lui jette un manteau, un foulard, il est rouge, il court au théâtre où, dans une petite pièce, il boit d'un trait un verre de bière. Puis, dans la salle où se tient le second meeting, et où M. de Grunne vient d'achever de parler, il apparaît, éreinté, souriant, et aussitôt le voilà reparti encore pour une heure, devant un autre auditoire, aussi enthousiaste, aussi attentif que le premier. Je le retrouverai à la sortie, dans l'auto qui l'amène chez un de ses oncles, habitant de Namur.C'est un charmant intérieur belge, avec une grande cheminée, une statue du Christ-Roi. Pendant que Léon Degrelle change de linge dans une autre pièce, qu'on m'explique comment on lui vole ses chemises pour en faire des souvenirs, nous buvons de la bière, nous mangeons ces énormes raisins belges qui ont l'air de venir de Chanaan. Puis, on lui montre des photographies de famille, des prêtres, des religieux et des religieuses, car il en a beaucoup parmi ses proches. Il est détendu, ravi de ce succès, tellement significatif après la manifestation de Bruxelles du 25 octobre.

- Maintenant, à partir de dimanche, nous allons tenir vingt-cinq meetings en trois semaines. Ah ! ils peuvent y aller, les types du gouvernement. En s'y mettant tous, avec les trois partis, ils n'y tiendraient pas huit jours, à ce régime.
Il envoie un jeune homme à Charleroi à deux heures du matin, et comme l'autre déclare familièrement (tout se passe entre camarades, à Rex) qu'il n'a déjà pas dormi la nuit dernière, Degrelle lui réplique rondement :
- Vous vous reposerez quand vous serez mort.
Et il ajoute à mon adresse :
- Ah ! comme je me reposerai quand je serai mort. Ce sera magnifique.
Puis, après réflexion:
- Après tout, je sais bien que non. A peine arrivé, j'aurai la moitié des saints pour moi, il faudra convaincre les autres, j'aurai un terrible travail, je fonderai un journal...
- Le Paradis réel ?
Et nous rions tous, et on nous verse d'autres verres de bière, d'une bière légère qui a comme un goût de raisin muscat. Pourtant, il faut partir : les jeunes gens de Rex-Namur attendent, et déjà ils ont téléphoné deux fois. Il faut que Léon Degrelle passe les voir avant de regagner Bruxelles, et il faut aussi qu'il prenne la grande poupée de Chantal, qu'on a déposée à la permanence. Je l'entends parler encore une fois, debout sur une table, dans une petite pièce étroite ornée de drapeaux en papier, au milieu de quatre-vingts jeunes gens qui le pressent. Ce n'est plus l'orateur des grands meetings. C'est un camarade qui s'adresse à d'autres camarades, d'une voix étonnamment douce et chaude, presque à mi-voix. Il dit qu'il est heureux, il évoque l'esprit fraternel de Rex, la jeunesse, le dévouement. Il est simple, détendu, il est ému. Tous ces jeunes gens tendent vers lui leur visage, les jeunes filles le regardent avec un émerveillement sans nom. Peut-être est-ce l'instant que j'ai préféré, dans ces images hâtives que je contemple depuis quelques heures.Et dans la nuit, tandis que l'auto rapide nous ramène à Bruxelles, il continue alors de parler,pour moi, pour lui. Je ne vois pas son visage. J'entends seulement sa voix dans l'ombre. Elle apporte avec elle mille évocations saisissantes, un envoûtement extraordinaire. Je ne sais pas ce que sera le rexisme, je ne sais pas ce que sera Léon Degrelle : tout est possible dans l'univers, même l'échec après la victoire. Mais je sais que je ne pourrai jamais oublier cette promenade dans la nuit, et ces mots magiques qui montaient d'un jeune homme mis en présence de son destin. Il n'est pas d'animateur, j'en suis sûr sans une profonde poésie. Lorsqu'il parle aux Italiens de la terre natale et d'au delà des mers, Mussolini est un grand poète, de la lignée de ceux de sa race, il évoque la Rome immortelle, les galères sur le Mare nostrum et poète aussi, poète allemand, cet Hitler qui invente des nuits de Walpurgis et des fêtes de mai qui mêle dans ses chansons le romantisme cyclopéen et le romantisme du myosotis, la forêt, le Venusberg, les jeunes filles aux myrtilles fiancées à un lieutenant des sections d'assaut, les camarades tombés à Munich devant la Felderenhalle ; et poète le Codreanu des Roumains avec sa légion de l'archange Michel. J'écoute Léon Degrelle me parler de son enfance, avec ces paroles sans apprêt qui évoquent tantôt Colette et tantôt Péguy, et je sens bien que lui aussi, il est un grand poète, qui a su capter les voix de sa terre natale. Il n'est pas de grande politique qui ne comporte sa part d'images, il n'y a pas de grande politique qui ne soit visible.

- Nous aimons le mot de communauté, dit-il. La communauté familiale, la communauté religieuse. Nous voulons construire notre communauté. Pareille à ce village que nous avons traversé tout à l'heure, tenez, ce village si spirituel, qui tourne autour de l'église avec sa route en virages, que l'église achève. Il y aura place pour tous dans notre communauté. Et c'est cela le vrai patriotisme, la vraie tradition : ce n'est pas le drapeau tricolore, les discours, toutes ces sottises. Ce n'est pas l'abstraction. Nous n'aimons pas ce qui est abstrait. Nous aimons notre terre, nous voulons voir renaitre tout ce qui y rattache l'homme. Comme l'homme est seul,dans les villes d'aujourd'hui ! Nous voulons, voyez-vous, rendre à l'homme toute sa vie, toute sa raison d'être. C'est magnifique, d'être un homme ! Mais il ne faut pas le mutiler. C'est très beau, l'intelligence, et elle est nécessaire : mais elle ne suffit pas. Nous voulons sauver l'homme dans sa totalité.
Il se tait, puis il rit doucement :
- Ne trouvez-vous pas que c'est merveilleux d'aller tenir une grande réunion, où l'on parle de choses si graves, et puis de revenir, avec, pour récompense, une poupée. A une heure du matin, sur la route...
I
l rêve, pendant que l'aiguille du compteur oseille entre cent et cent vingt, et, comme il s'en aperçoit :
- Que voulez-vous. Quand on a marché à pied jusqu'à quinze ans, c'est tout de même encore une grande volupté pour nous, la vitesse.

Et toujours, dans le glissement sans fin de la vitesse, sur les larges et belles routes, il laisse venir à lui des images paysannes et gracieuses, sa famille, le pont, la Semois, la côte en haut de Bouillon. Comme on sent bien qu'il voudrait que chacun ait son Bouillon, ses joies simples, la pauvreté qui n'est pas la misère, suivant l'admirable distinction de Péguy. Comme on sent que tout est né pour lui dans cette petite ville qui lui a donné le modèle d'un bonheur courageux et mesuré. Nous traversons les bois, les champs, en bordure de Bruxelles. Ce n'est plus le passé qui le touche alors, c'est l'avenir.
- Une ville n'est pas faite pour qu'on y vive, elle est faite pour y travailler. Ici, vous ne pouvez pas voir parce qu'il fait nuit, mais c'est magnifique. Il y a des bois, des lacs, des prairies. Nous mettrons des trains rapides, des autobus, au lieu de ce tramway ridicule qui met une heure pour conduire les Bruxellois à la campagne. Nous démolirons toutes ces masures, toutes ces réclames publicitaires. Ici, je veux que chacun ait son foyer, son jardin, sa joie. On habitera ici, on sera heureux ici. Il faut enlever les hommes aux villes. Vous verrez tout cela. Il nous faut vingt ans seulement, vingt ans nous suffiront. Vous comprenez, être ministre six mois, ça ne m'intéresse pas.
Et il ajoute, pensant sans doute à Bouillon :
- Quand on pense à ce qu'on a pu faire dans le passé, quand on pense qu'il y a eu les croisades, ces milliers d'hommes partis pour délivrer le tombeau du Christ, on ne peut plus désespérer des hommes : ils sont capables de tous les efforts.

Il parle avec un tel calme, avec une telle confiance en l'avenir... Comment ne serait-on pas d'accord avec ces évocations extraordinaires, avec cet espoir d'un monde juste et fraternel ? Je suis tout près de croire, en cet instant, ce jeune homme invisible, qui a appelé à son secours son enfance, son pays, qui m'a parlé avec tant d'émotion de la France, de son passé, de son héroïsme gracieux, et qui s'avance si hardiment vers un avenir qu'il anime, et qu'il bâtit. Je l'avoue, je m'intéresse d'abord à la figure que forment dans le temps et dans l'espace les êtres humains. Et rien ne pourra faire jamais, même si je devais être déçu sur certains points, que cette figure ne m'ait paru saisissante, et d'une beauté originale. Quand je le quitte, dans la nuit, je me dis que nous pouvons attendre quelques mois encore avant de savoir ce que la chance apportera à Léon Degrelle. Mais nous pouvons dire à présent qu'il est prêt pour la rencontre de cette chance.

mercredi 2 septembre 2020

Robert Brasillach (1909-1945), extrait de "Léon Degrelle et l'Avenir de Rex" - 1936

C'est le terme de santé qui vient en effet le premier à l'esprit lorsqu'on pense au jeune mouvement. Il désire tout d'abord retourner à la vérité, à la réalité, c'est-à-dire non pas déifier le concept de race ou le concept d'État ou celui de classe, mais considérer une nation dans son ensemble vivant. La révolution à accomplir est une révolution à la fois morale et réaliste. Elle consiste à rendre à chacun sa dignité, et à construire un État fondé non pas sur des mythes ou sur le dangereux individualisme, mais sur les réalités sociales de la famille et de la profession. Il est assez significatif de retrouver dans le Rexisme, beaucoup plus encore que quelque parenté avec le fascisme italien ou le racisme national-socialiste, des idées qui ont été chères à La Tour du Pin, aux traditionalistes du dix-neuvième siècle, à l'Action française et, aujourd'hui, à Salazar ou au comte de Paris. Ces idées, elles sont adoptées par des centaines de milliers d'hommes, jeunes pour la plupart, qui les vivent avec une force dont nous avons mal idée. Et devant cette révolution à la fois nationale et sociale, qui fait paraître si timides les anciens partis, il ne faut pas s'étonner si ceux qui sont encore attachés aux vieilles erreurs s'inquiètent. Léon Degrelle, comme tous les hommes jeunes de notre temps, a compris que la tragique faute des partis avait été de disjoindre la nation et le travail : les hommes de« gauche » soutenaient les travailleurs, et d'ailleurs ceux d'une seule classe, les modérés de« droite » les ignoraient. Pour avoir voulu tenir solidement les deux bouts de la chaîne, le national et le social, Léon Degrelle a été immédiatement suivi avec enthousiasme, comme l'ont été, bien qu'ils soient très différents, Hitler et Mussolini. C'est là que réside l'accord essentiel de Rex avec la jeunesse de son temps.

Comme toutes les vraies révolutions, Rex est donc, en même temps qu'une révolution politique, une révolution morale. C'est ici qu'il faut se souvenir des origines du parti. Bien que tolérant pour toutes les confessions religieuses, Rex ne s'est jamais caché d'être un mouvement catholique, et affirme même que le seul moyen de lutter contre le bolchevisme,c'est le christianisme. Dans son entreprise de protection de la famille, il accorde avec raison une place extrêmement importante à la restauration des notions morales, et les Principes rexistes nous exposent longuement un « plan de propreté de la rue », une organisation des spectacles et spécialement du cinéma. « Nous estimons, disent-ils, que le relèvement de la famille est une condition indispensable au relèvement matériel du pays. » Là dedans, qu'on le remarque bien, pas d'utopies humanitaires. Léon Degrelle et Jean Denis savent bien qu'il ne suffit pas de supprimer les maisons closes officielles pour supprimer la prostitution et que les belles affiches en couleurs n'inciteront jamais personne à faire des enfants. Ce qui importe, ce sont des réalisations positives : pour combattre la prostitution, il vaut mieux poursuivre un patron qui donne des salaires insuffisants à ses employés, examiner les conditions dans lesquelles se fait le couchage dans les taudis, que de prendre de grandes résolutions à apparence morale. Ce qu'il faut louer dans le rexisme, c'est l'aspect concret que prennent justement tous les problèmes. De ces idées si raisonnables chacun aurait à s'inspirer.

Il y a même dans les principes rexistes un projet de réforme des fonctionnaires très simple et très séduisant. Rex pense qu'il vaut beaucoup mieux qu'un homme de quarante ans gagne plus d'argent qu'un homme de soixante. Avec les variations qui s'imposent d'ailleurs, suivant les cas, les charges de famille et les enfants, c'est sur ce principe qu'il désire calculer le traitement de tous les fonctionnaires. Je ne trouve pas cela déraisonnable.

Naturellement, cette révolution morale se réduirait à de belles phrases, si elle ne s'accompagnait d'une révolution économique. Aux combattants rexistes, deux ennemis sont nommément désignés : le bolchevisme et l'hypercapitalisme. Ils sont d'ailleurs plus voisins de l'autre que chacun d'eux le pense, puisque leur développement n'aboutit qu'à concentrer en peu de mains, au pouvoir d'une oligarchie sans contrôle, toute la vie d'un pays. D'après Léon Degrelle, la Belgique est plus avancée encore que la France sur la voie des grands trusts, et il en désigne quelques-uns qui dirigent effectivement l'activité générale du territoire. C'est contre eux, et contre la puissance immodérée des banques, que le rexisme a commencé de lutter. « Qui fera les frais de la crise ? lisait-on dans Rex en septembre 1936. Seul l'hypercapitalisme doit porter le fardeau d'une crise dont il porte, à tous égards, l'accablante responsabilité. » Rex veut réorganiser les métiers, décentraliser le plus possible, combattre les grandes sociétés à succursales multiples pour protéger le petit commerce, la petite industrie, l'artisanat, toutes les formes de vie où les hommes sont près les uns des autres, et aptes à se comprendre, au lieu d'être les rouages d'une machine. Tout cela, naturellement, ne peut guère se concevoir sans une organisation corporative extrêmement précise, qui puisse éviter cette routine où s'est enlisé le petit commerce français et qui l'a condamné à mort. Là encore, nous pourrions encore chercher une parenté avec l'Essai sur le gouvernement de demain du comte de Paris. Au moins autant que le bolchevisme, que le capitalisme, que le monstrueux étatisme, Rex condamne d'ailleurs ce qu'il appelle « l'odieuse hypocrisie manchestérienne », c'est-à-dire le libéralisme économique. La doctrine du libre développement du commerce et de l'industrie a, en fait, abouti à considérer le travailleur comme une denrée, qu'on paie plus ou moins cher suivant le temps. C'est la doctrine la plus opposée à la dignité humaine qu'on puisse concevoir. Sur le mensonge de ce libéralisme, sur le chantage exercé par le capital sur l'ouvrier, c'est peut-être Charles Maurras qui a écrit d'ailleurs les pages les plus dures et les,plus pénétrantes à l'article Ouvrier de son Dictionnaire. Avec une certaine férocité, joyeuse,Léon Degrelle écrivait dans le Pays réel en août 1936 : « Le bourgeois ne comprend qu'à l'instant précis où on le raccourcit d'environ vingt centimètres. » Il ne faudrait pas croire, après cela, que le rexisme soit une doctrine de lutte de classes. Tout mouvement inspiré plus ou moins du corporatisme, tout mouvement fondé sur la dignité du travail, est bien au contraire partisan de la réconciliation des classes. La devise de Rex, elle est admirable, et je l'ai lue sur sept colonnes, en titre du Pays réel, le premier jour où j'ai rencontré Léon Degrelle : « Travailleurs de toutes les classes, unissez-vous ! » C'est la devise la plus nette qui soit à opposer à la mensongère proclamation communiste. Mais elle réclame le respect mutuel, et la justice aussi bien que l'amour. L'amour, lui, ne peut se réduire en formules. Mais la justice, on peut l'exiger, on petit l'organiser. Il ne faut pas devoir à l'initiative privée, toujours sujette à révision et à caution, ce que le droit vital réclame. C'est là une idée qui a longtemps rebuté les vieux partisans du libéralisme et de la charité : il n'en est pas qui soit sans doute plus profondément ancrée au cœur et dans l'esprit des jeunes, c'est l'idée maîtresse de Rex.

Autour du roi, clef de voûte de la nation, autour de l'idée nationale elle-même, le rexisme veut organiser la vie complexe, la vie multiple des familles, des professions, des provinces. La famille étant la première cellule sociale, il veut organiser le vote plural, supprimer les droits de succession en ligne directe, supprimer le divorce. A l'intérieur de la profession, il veut instaurer un régime de protection du travail. Dès à présent, des syndicats groupent les ouvriers pour les revendications professionnelles, et la vie, comme toujours, a devancé la théorie. A l'intérieur du cadre national, il veut faire respecter les diversités et les libertés des provinces.On se doute que cette partie du programme a une singulière importance en Belgique. Les ennemis de Léon Degrelle l'accusent d'être Wallon en Wallonie, Flamand en Flandre. Comment en serait-il autrement ? Dans ce pays divisé par la langue, où chaque partie craint de se voir dépassée par l'autre, où, aujourd'hui, si l'on en croit les Wallons, la prépondérance flamande est établie d'une manière excessive, comment le seul remède ne serait-il pas dans une liberté analogue, à celle de l'ancienne France ? Léon Degrelle déclare que le bilinguisme obligatoire a fait son temps, que jamais les Wallons n'ont voulu apprendre le flamand, et qu'il importe de laisser chacun tranquille, avec sa fierté régionale, ses coutumes, sa langue. Sinon,à force d'excès, on en arrivera à détruire la Belgique. Il réclame donc un libre fédéralisme, où Bruxelles servira de trait d'union, et il pousse même le souci de liberté jusqu'à réclamer l'égalité des droits pour les Allemands d'Eupen : Rex a une édition allemande, et un député de cette langue. Malgré les attaques dont son système est l'objet, il apparaîtra vite aux esprits non prévenus qu'il est le seul possible et logique.

samedi 2 janvier 2016

Robert Brasillach (1909-1945), Visite à Léon Degrelle – “Je Suis Partout”, 20 juin 1936.

Robert Brasillach à sa table de travail à Sens.
Vous avez su, ma chère Angèle, que j’ai passé en Belgique la semaine où les cafés parisiens ont fait grève, non point, comme vous semblez l’insinuer, par un amour immodéré de la bière belge, laquelle est excellente, ni pour placer en des banques sûres des capitaux que je n’ai pas. Je vous raconterai quelque jour ce voyage, mais il faut d’abord que je réponde à la question un peu anxieuse que vous me posez: “Avez-vous vu Léon Degrelle?” Je reconnais bien là l’illogisme charmant de votre cœur et de votre esprit: vous aimez le Front populaire, et vous levez volontiers, au thé de vos amies, un poing d’ailleurs menu et délicieux, mais vous êtes sensible aux meneurs d’hommes, et le dernier-né de ces chefs, secrètement, ne vous déplaît pas.

Eh bien, rassurez-vous, ma chère Angèle, j’ai vu l’homme dont vous me parlez. J’aurais, je l’avoue, quelque scrupule à vous le décrire, si je m’adressais à une autre: les Français sont assez maladroits à parler des choses de Belgique, et j’aurais peur de me tromper. J’ai lu dans le journal Rex un pastiche fort malicieux: le récit d’une entrevue avec Léon Degrelle par un journaliste parisien de grande information. Croyez-moi, c’était tout à fait cela: mais j’aimerais autant ne pas être ce journaliste.J‘ai donc vu Léon Degrelle, le jour exact où il atteignait sa trentième année, le 15 juin dernier. Ce jeune chef, à vrai dire, ne parait même pas beaucoup plus de vingt-cinq ans. Et ce qu’il faut avouer d’abord, c’est que, devant ce garçon vigoureux, entouré d’autres garçons aussi jeunes, on ne peut se défendre d’une assez amère mélancolie. On a cru déconsidérer Rex en l’appelant un mouvement de gamins. Aujourd’hui, il y a autour de Léon Degrelle des hommes de tout âge, et la seule jeunesse qui importe est celle de l’esprit. Mais l’essentiel reste dans la jeunesse réelle, la jeunesse physique des animateurs, qui s’est communiquée à tout l’ensemble. Hélas! ma chère Angèle, quand aurons-nous en France un mouvement de gamins ?

A d’autres observateurs plus âgés, peut-être, après tout, les bureaux de Rex seraient-ils pénibles, comme ces bureaux du quotidien Le Pays Réel où j’irai tout à l’heure acheter quelques brochures et cet insigne rexiste par quoi j’étonne les passants, à Paris. J’ai déjà vu de ces permanences d’étudiants, désordonnées, vivantes, où semblent régner la blague et l’humour. Et puis, on se dit que ces étudiants ont derrière eux des centaines de milliers d’hommes, qu’on les écoute, qu’ils peuvent être l’aube d’une très grande chose, et que nous avons, en tout cas, beaucoup à apprendre d’eux.

Je vois s’avancer vers moi ce jeune homme agile, bien portant, dont les yeux brillent si joyeusement dans un visage plein. Il me parle de sa grosse voix faite pour les foules, éclatante mais naturelle. Je ne sais pas encore ce qu’il me dit, ce qu’il vaut: je sais seulement qu’il respire une joie de vivre, un amour de la vie, et en même temps un désir d’améliorer cette vie pour tous, de combattre, qui sont déjà choses admirables. Je ne crois pas, ma chère Angèle, qu’il y ait de grands chefs sans une sorte d’animalité assez puissante, de rayonnement physique. J’ignore si Léon Degrelle a d’autres qualités: il a d’abord celles-là.

Il en a d’autres aussi visibles d’ailleurs et tout aussi instinctives.

– Je ne suis pas un théoricien politique, dit-il avec force. La politique, c’est une chose qui se sent, c’est un instinct. Si on n’a pas cet instinct, il est inutile de chercher quoi que ce soit. Mais bien sûr, il faut travailler, il faut faire des efforts. Il y a plusieurs années que nous nous faisons connaître. Il ne vient pas en un jour, l’été.

Comme cette phrase semble lui convenir, cette vision saisonnière de la politique, cette grande façon de sentir le vent, de chercher le courant charnel des choses. C’est par là que Léon Degrelle a touché tant d’esprits en Belgique, et même au-delà des frontières. Il a cristallisé dans Rex non point des idées, mais des tendances. Tendances qui sont traduites d’ailleurs dans le détail d’une manière beaucoup plus précise qu’on ne le croit. Car c’est justement parce qu’il se méfie de l’abstraction, et qu’il a des réclamations de détail que Rex a du succès: c’est le détail qui est notre vie quotidienne, et non le général, et les femmes, ma chère Angèle, devraient comprendre cela.

– C’est ce que les partis de droite, en France comme en Belgique, n’ont pas su voir, me dit-il. Ils ont un programme social, bien sûr, mais jamais ils ne l’appliquent à la vie. Ils ignorent cette vie. La seule classe qui ait une éducation politique, bonne ou mauvaise, c’est la classe ouvrière: c’est la seule qui assiste à des réunions, qui lise des journaux, qui sache réclamer ce qu’elle veut. Les partis de droite se sont exclus de cette participation du peuple à la vie. Et sans le peuple, voyons, que voulez-vous faire?

Seulement, pour cela, il faut commencer par comprendre.

“Notre mouvement est un mouvement populaire. I1 ne faut pas croire que ce sont les socialistes qui font quelque chose pour les ouvriers. La semaine de quarante heures? Elle existe depuis deux ans en Italie. Et à partir de l’an prochain, en Allemagne, on va emmener les ouvriers en croisière de trois semaines, aux Canaries, aux Açores, sur des bateaux aménagés pour eux. Ce sont les régimes d’autorité qui instituent des fêtes du travail, qui font comprendre sa dignité à l’ouvrier. Voilà pourquoi il vient à nous.”

Et il se met à rire, soudain, avec cette jeunesse qui ne l’abandonne jamais.

– Ah! les communistes sont furieux! Ils ne peuvent plus organiser de réunions, ils sont obligés de venir porter la contradiction aux nôtres. Le drapeau rouge? C’est notre drapeau! Le Front populaire? Il n’y en a qu’un en Belgique: “Le Front populaire Rex”.
L’Internationale? Nous la chantons – avec d’autres paroles. Les grèves? Nous revendiquons tout ce que demandent les ouvriers. Je vais déposer une proposition de loi pour l’augmentation des salaires de 10%. Seulement, pas de démagogie: il faut en même temps déposer une proposition pour augmenter les recettes du même chiffre.

Devenu plus grave, il ajoute:

– L’important, c’est l’esprit dans lequel tout est fait. Lors d’une catastrophe dans nos mines, notre roi Albert a demandé à un ouvrier: “Que voulez-vous?” Et l’ouvrier a répondu: “Nous voulons qu’on nous respecte.” Voilà l’essentiel. Voilà ce que ne comprennent pas les partis de droite, ni chez vous ni chez nous.

Léon Degrelle s’est mis à marcher dans son bureau. Il a une sorte de colère contre toute cette incompréhension des hommes de droite, des hommes de gauche, toutes ces vieilles formules, tout ce qui irrite, à l’intérieur de toutes les frontières, à la même heure, tant de jeunes gens. Pêle-mêle, il m’explique ses projets, où se marient si curieusement le corporatisme moderne, les principes chrétiens. Il veut créer un service social pour les femmes, envoyer en journée chez les malades, les accouchées, des jeunes filles bourgeoises, il veut faire aimer leur travail à tous ceux qui travaillent. Et peut-être, sur certains principes économiques, des spécialistes auraient-ils à discuter. Je ne suis pas spécialiste, je ne suis pas venu pour discuter. Pas plus que je ne discuterais (en aurais-je le droit?) la politique proprement belge de Léon Degrelle, flamingante en Flandre, wallonne en Wallonie. Qui sait si elle ne sauvera pas la Belgique? Tout ce qui me touche est ce journal qu’il me tend, le numéro d’aujourd’hui du Pays Réel: “Travailleurs de toutes les classes, unissez-vous!” puis-je lire en titre. C’est l’accent direct, le vocabulaire neuf de ce parti de gamins. On peut en penser tout ce qu’on voudra, on les sent proches de soi.

Et puis, la Révolution de Léon Degrelle est une Révolution morale. I1 n’y en a point d’un autre ordre. Léon Degrelle veut ranimer les hauts sentiments, l’amour du roi, l’amour de la nation, aider la famille, accorder le bonheur terrestre, autant qu’il se peut, à celui qui travaille. C’est ce qu’ont fait Mussolini ou Salazar. Qu’on ne s’étonne pas s’il soulève autour de lui tant d’espérances, et aussi tant de haines. Nous parlons ensuite de la France, de sa culture, envers qui il reconnait tant de dettes, de ses hommes, du désir que doit avoir tout civilisé de voir notre pays sortir de ses formules usées et de ses dangereuses illusions. Je vois bien que nos partis, quels qu’ils soient, ne disent rien qui vaille à ce jeune homme violent et direct. “Il n’y a qu’un parti à droite qui sait ce qu’il veut chez vous, me dit-il, c’est l’Action française”. Et il ajoute: “Naturellement, nous avons tous lu Maurras”. Puis il retourne à son amour de l’action, à ses réunions immenses, à ses projets matériels, qu’enflamme un grand espoir. Soudain, il s’arrête encore, revient à la France, pour me jeter: “Il est possible que vous n’ayez qu’un homme, en France, dans le personnel politique proprement dit: c’est Doriot.”

Pourquoi vous cacherais-je, ma chère Angèle, que j’ai quitté Léon Degrelle avec une certaine amertume. L’autre semaine, j’étais à la Chambre, devant des fossiles jeunes et vieux. Ici, il y aurait peut-être beaucoup à discuter, et bien des points demeurent encore obscurs dans ce rexisme, même après avoir lu les livres de ses jeunes docteurs. Je ne veux rien juger sur une heure de temps. Mais il n’y a pas au monde seulement les livres. Cette jeunesse, morale et physique, cette assemblée de jeunes gens qui semblent presque s’amuser à construire un univers, et qui, en fait, travaillent avec acharnement, parlent, écrivent, se battent, courent sans cesse sur les routes et dans les trains, s’arrêtent aux moindres villages, et dorment deux ou trois heures par jour, mais sans jamais abandonner leur joie, tout cela, pourquoi ne le dirais-je pas? m’émerveille et m’attriste. De toutes les tendances confuses qui agitent la France ne pourrait-il sortir quelque jeunesse enfin?

Je ne sais pas ce que fera Léon Degrelle, et je ne suis pas prophète comme M. Blum. Mais croyez-moi, ma chère Angèle, il est assez émouvant de s’arrêter au seuil de quelque chose qui commence, qui est encore menacé par tant de dangers, de regarder une espérance qui commence à germer – et, ma foi, même si nous ne devions pas tout en aimer dans l’avenir – de l’envier.

Léon Degrelle, en 1938, avec sa femme Marie-Paule Lemay
et Chantal, l’aînée de leurs enfants.